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vendredi 8 mars 2013

Lettre ouverte à Libération

 Ce matin la une de Libération parle du droit à la sexualité des personne handicapé. Ni une ni deux, jus d'orange à gauche de l'écran, pain au chocolat de l'autre, je saute à pied joins dans l'article... Qui une fois de plus parle de handicap physique et patati et patata....

Ah? Mais que vois-je là en bas de la page


Trééééés bien....

Cher Libé;

D'abord je voulais vous remercier pour cet article qui a le mérite d'aborder le sujet.

Mais voilà, je vais aussi parler du reste et de mon expérience, parce que dans votre sujet vous oubliez une grande part du handicap et de la sexualité. Un peu comme si vous ne parliez que de la tour Eiffel à Paris (tant qu'à parler de sexualité...)

Dans le handicap il y a ceux qui ont la parole: les handicapés physiques, les handicapés sensoriels (oui les muets ont la parole, ça marche aussi...)

Et puis il y a ceux qui ne l'ont pas, jamais, ou pour qui on parle: les déficients intellectuels. Bon, alors je reprend pour les deux du fond (et accessoirement pour tous les médias télé qui ont déjà fait l'amalgame), je ne parle pas ici d'autisme hein!!!! L’autisme est une psychose infantile. Je parle bien ici de DÉFICIENCE INTELLECTUELLE: les trisomiques 21 ou autres, les sous oxygénés à la naissance, les traumatisés crâniens, et tout ceux qui ont marché à 3 ans, parlé à 6 et à qui un matin on a dit "bon bah vous pouvez pas suivre à l'école alors zou... en IME, puis vous irez d'enfermement en enfermement".

Cette minorité là que personne ne veut voir parce qu'elle ne parait pas bien belle vu de loin je m'en occupe, je suis éducatrice.

Les personnes que nous accueillons, leur argent est confié bien souvent à leur famille. Des familles qui bien souvent nie le fait qu'ils soient adulte, alors je ne parle même pas de sexualité... Je vais vous raconter la misère sexuelle dans laquelle on les enfonce...

Quand je suis arrivée il y a quatre ans dans ma boite (j'aime bien dire dans ma boite parce que tout est toujours fermé, avec des clefs, des fois qu'ils s'échappent...), j'ai rapidement été enceinte (ceci n'a rien à voir avec mon entrée dans ma boite). Dans le même temps quelques sœurs de nos usagers ont accouché dans la même période.

Un matin, Armand est venu me voir en me demandant comment le bébé sortait. Je lui explique, mais je me dis que quand même, Armand a 26 ans, c'est curieux que personne ne lui ait jamais expliqué cela (oui, oui je suis une grande naïve). Puis dans l'institution le bruit a couru que "j'expliquais les choses".

Je les ai tous vu défiler les uns après les autres (quand j'y pense, moi aussi je devrais faire un film...) avec des questions de plus en plus poussées: "Si j'embrasse Lucien sur la bouche est-ce que je tombe enceinte?", "Comment on fait l'amour?", "C'est quoi la pilule et le préservatif?", "C'est quoi un film porno?'... Je reste dans le soft mais je vous jure qu'il y a eu bien pire. Un jour, je n'ai pas pu trouver de réponse. J'étais trop mal à l'aise face à un garçon qui me posait une question. Notre confrontation quotidienne était trop compliquée, trop intime... Comment expliquer cela... (je vous avoue qu'après coup, je ne me souviens même plus de la question...)

Du coup, je me suis dit "on fait de la prévention au collège, on a qu'à faire venir des spécialistes pour parler de sexualité avec eux"...

On n'a qu'à... C'est ça. je vous ai déjà dit je suis très naïve.

D'abord je me suis confrontée à la réticence de mes collègues, qui avait déjà essuyé les plâtres quelques années auparavant. Puis quand je les ai eu convaincus, j'en ai parler à la direction. Ce fut un "non" catégorique "mais comment va t-on informer les familles?" était leur litanie. Pour moi, une note d'information aurait suffit. Mais il a fallu leur accord... 3 familles ont refusés. 80% ont laissé faire en précisant "de toute façon, je ne vois pas ce que ça l’intéresse, c'est un enfant dans sa tête"

Puis on m'a demandé de ne pas dire qu'on parlait de sexualité mais de "vie affective". Bon, là j'avoue que j'ai rigolé le jour de la première visite où les résidents ont demandé "les dames qui parlent d'amour et de cul".... Vive la vie affective pour les parents!!!

Et puis (cette étape là m'a quand même pris plus d'un an), il a fallu partir à la recherche d'intervenant. Donc là autant gravir l'Everest avec des crocks et un short à paillette, c'est plus simple, plus rapide et moins dangereux.... (après c'est peut être moins esthétique mais ça c'est un autre débat...)

Donc, j'ai écumé les docteurs, gynéco, associations, infirmières, sages-femmes de ma région. Bizarrement dès que je parlais de mon public, personne n'avait le temps...

Pendant ce temps là, l'ouverture de paroles engendrée par ma réponse aux questions, avait provoqué un afflux d'hormone et on voyait les couples se créer... Et ils ne faisaient pas que de se créer... ils risquaient même de procréer à ce niveau-là...

Mais selon ma direction, ce n'était pas vrai. Selon les parents ça n'existait pas.

Oui. Le monde du social est un monde aveugle...

Au printemps 2011 (deux ans après la mis en place du projet), je rencontre enfin une équipe du planning familiale qui veut bien venir nous parler. Après moult rebondissement, l'aide d'une collègue, nous parvenons à mettre en place à la rentrée 2011 des rencontres trimestrielles avec elles (soit quand même 3 ans de mise en route...)

Au centre, on n'en parle pas de cette expérience. Ni avec les familles, ni avec la direction. 

Il y a trois jours, la direction nous a même demandé d'être TOUJOURS avec les résidents. Toujours une présence à coté d'eux. Plus d'intimité. Aucune. Leurs vies c'est chez eux, le centre, le centre, chez eux. Et on ne leur permet plus AUCUN moment où enfin il pourrait s'aimer.

Alors l’assistance sexuelle, super. Vraiment j'y crois. Mais sérieusement avant ne pourrait on pas penser qu'on pourrait former des gens à parler sexualité aux handicapés (notamment déficient), à faire une grande campagne sur la protection (oui le sida se propage aussi chez eux et de façon bien plus exponentielle que dans d'autres population), et puis surtout leur dire que ça existe mais surtout qu'ils ont le droit de s'aimer.

Et puis former dans les écoles les futurs professionnels et directeurs à cette question! En trois ans de formation, pas un UV sur la question. Je remercie juste mon prof de psycho qui a tenté d'ouvrir nos œillères!!!!

De plus qu'attend t-on pour créer des lieux où les personnes handicapées (quel qu’elle soit!) pourrait s'aimer en toute discrétion! Parce qu'avant de parler du droit à la sexualité, il faudrait pouvoir parler du droit de s'aimer librement! Parce que comment s'aimer quand on est toujours sous la surveillance de quelqu'un?

Je sais que j'ai été un peu longue et je pense qu'il est difficile de croire qu'on en soit encore là en 2013. Je vous invite à lire ceci si le sujet vous intéresse http://www.cairn.info/revue-lettre-de-l-enfance-et-de-l-adolescence-2008-3-page-33.htm, et même je vous invite à venir voir ce qu'il se passe dans les institutions... Vraiment...