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dimanche 11 septembre 2016

Ce que j'ai appris de ne pas entrer à l'éducation nationale

Lorsque j'évoque le fait que l'EN n'ait pas voulu de moi, souvent, on me regarde avec tristesse. Parfois des mots accompagnent cette incompréhension "Pourtant tu es faite pour ça", "tu aurais été une formidable enseignante" ou "tu devrais faire un recours" ...

Rarement on me demande, comment je le vis, ce que j'en pense. Et rarement j'ose dire ce que je ressens. Ce soir, j'ai entendu un texte de Victor Hugo lu par Jacques Weber. Et j'ai entendu ce mot "enseigner".  Ce mot a résonné fort en moi, comme un mot qui a du sens, bien plus que les autres.

C'est précisément ce mot qui m'a donné envie d'être professeure des écoles. Je voulais "enseigner".

J'avais "éduqué" pendant dix ans. "Éduquer" au sens premier du terme. Au sens d'accompagner celui qui ne peut le faire seul, l'enfant, ou l'adulte qui a perdu le chemin vers la société, vers le monde qui l'entoure.

Pendant dix ans j'ai nagé à contre courant pour expliquer à d'autres, qu'un adulte handicapé avait le droit d'avoir une vie amoureuse et sexuelle, qu'un enfant déficient intellectuel, pouvait rêver d'une vie classique et d'un métier dans un milieu qui n'est pas protégé, qu'un SDF, n'était pas condamné à la rue si on lui redonnait son statut d'homme humain et respectable.

Mais quand on nage à contre courant, on fini par se noyer.

J'ai voulu être enseignante car enseigner, c'était comme une enseigne. Une enseigne, c'est quelque chose qui indique, qui donne du sens à quelque chose. Une enseigne peut indiquer une direction, redonner le sens de la marche à quelqu'un qui s'est perdu.

Une enseigne c'est la chose sur laquelle en s’appuie quand on ne sait plus où aller...  Et même, quand on sait où l'on va, c'est quelque chose qui rassure. Vous savez, quand vous étiez  petits et que vous voyiez l'enseigne de la boulangerie du village de votre grand-père, vous saviez que vous n'aviez plus que quelques minutes avant d'arriver.

L'enseigne, c'est votre repère. Je trouvais ça beau d'être un repère pour des enfants. Mais soyons modeste: une enseigne ne suffit pas pour arriver à bon port. Une enseigne peut être un repère, montrer la direction, rassurer... mais ce n'est pas elle qui construit la route, le chemin.

L'école ce n'est pas seulement acquérir un savoir. L'école c'est apprendre à être adulte, citoyen, à apprendre les règles de la vie en société, pourquoi il faut les respecter et pourquoi c'est important pour vivre ensemble.

J'avais toutes ces valeurs là en moi, sure de mes croyances.

Mais l'école que j'ai rencontrée n'est pas celle-ci. Les enseignants que j'ai rencontrés, s'épuisent car ils n'ont plus le temps de cet enseignement là. Au delà des injustices dont j'ai été victime, l'Ecole que j'ai découverte, est une école où l'on félicite et encourage, les enseignants qui tiennent le bon discours devant l'inspectrice, mais qui rient et soufflent devant "l'école de la Bienveillance".

C'est une école où dire à un enfant "je sais que tu peux mieux faire" n'est pas bienveillant, mais qui laisse des enseignants dire des élèves qu'"ils sont cons" ou d'autres professeurs, hurler sur des enfants de 8 ou 10 ans.

J'ai rencontré des professeurs dire qu'ils rêvent d'une école où seuls "les élèves sans problèmes seraient acceptés" ou qui conseillent à leurs propres enfants "de ne pas faire ce métier".

Bien sûr j'ai rencontré des professeurs, vraiment bienveillants, gentils et attentifs avec leurs élèves, soucieux des élèves plus en difficulté, se réjouir de les voir progresser. Je les ai vus parfois discuter des heures avec des parents, en guerre avec l'école, venir de bonne heure, partir à des heures pas possibles pour être au plus juste avec leurs élèves.

Mais, ce sont précisément ceux-là qui étaient épuisés, qui voulaient faire autre chose. Et ce sont ceux là aussi, qui n'ont pas compris mon licenciement.

J'ai compris que c'était une bonne chose que je ne sois pas validée, un soir, lorsque j'ai croisé cette camarade de promotion dans le train. Lorsqu'elle m'a dit qu'elle avait un CE2 l'année prochaine, et qu'elle a tenu bon de préciser "tu sais, j'ai fait ça parce que je ne savais pas quoi faire. Dans quatre ou cinq ans je ferai autre chose"

J'ai compris que j'avais désiré rentrer dans une institution qui n'était pas celle dont j'avais rêvé. Ma copine Hélène, avec qui j'avais sympathisé à l'ESPE, m'avait dit un jour "L'EN c'est comme l'armée, tu rentres, tu fermes ta gueule, et tu fais ce qu'on te demande".

Aujourd'hui, enseigner, c'est être une enseigne dans une rue à sens unique. On demande aux enseignants de faire rentrer tous les enfants dans le même sens de bien suivre la route, en rang par deux et dans le silence. S'ils s'arrêtent en route, rebroussent chemin, on les remet gentiment dans le bon sens, en les félicitant sur leurs jolis lacets rouges.

Je pensais qu'enseigner c'était aider les enfants à trouver le sens de leur vie en fonction de leurs capacités, de leurs cultures, de leurs envies, de ce qu'ils sont. Mais j'ai trouvé une institution où on demande aux enfants dès leur plus jeune âge à marcher dans le bon sens. On doit amener l'enfant à faire une division ainsi, et à penser cela. Peut importe si l'enfant trouve une autre technique pour faire sa division. Il doit faire sa division comme on l'enseigne à l'école....

Je n'ai jamais entendu dans une classe "Et toi tu en penses quoi?"
Mais en même temps, on ne m'a jamais demandé pourquoi je voulais devenir enseignante... Alors je l'écris là.

Je ne fais pas de recours parce que je suis profondément déçue par l'EN et que je ne veux pas devenir une enseignante épuisée. Je ne veux pas encourager Raymond en CE1 et entendre l'instituteur de CE2 me dire "De toutes façons, les enfants comme lui, il ne vont pas au bac".

Moi, l'école à laquelle je croyais, c'est celle de grand-père qui, parce qu'il était doué, voyait l'instituteur venir chez ses parents pour le laisser être instituteur. C'est cette école, où le petit immigré italien qui ne parle pas français à 10 ans, devient préparateur en pharmacie à 15. Je suis triste de voir que cette école là est morte. Je suis triste car je pensais que cette école existait encore. Et je ne veux pas rouler dans cette institution là.

L'EN ne veut pas de moi, et c'est tant mieux. J'avoue, qu'en voyant ma fille malheureuse à l'école, j'ai regardé les écoles Montessori du coin. Parce que ma fille est du genre à regarder où va ce petit chemin plein de pâquerettes plutôt que de suivre le troupeau. Parce que ma fille quand elle dit qu'elle veut être chapelière, l'école lui répond "faut être bon en maths".

L'EN ne veut pas de moi, mais je crois qu'en effet je n'ai rien à apporter à l'Education Nationale. Je crois que c'est une histoire d'amour déçue. L'EN est une publicité mensongère: on te parle de valeur de la république... Mais bon... En REP+, les élèves sont quand même vachement moins égaux qu'en RE pas prioritaire....

Alors Madame L'Education Nationale, je te rends tes belles lettres, tes affiches à l'entrée des écoles, sur les valeurs de la république, les fiches réponses sur ce qu'on peut répondre à un enfants si... Je te laisse surtout foncer dans le mur, refuser de voir la réalité en face sur les générations d'enfants que tu es en train de former, et des générations d'enseignants que tu es en train de déformer, et je te donne rendez vous dans 20 ans quand il sera trop tard, quand tu auras viré les professeurs motivés et découragé les vieux de la vieille qui croient encore à leurs valeurs.

Je te laisse créer des écoles où les inégalités se creusent, où deux écoles sont réunies en une parce qu'une école n'est pas au norme, où une maitresse de CM2 doit faire classe dans une classe de grande section avec un tableau à 30cm du sol, où l'on dit à des professeurs stagiaire "l'ESPE n'est pas là pour vous former mais pour vous informer" et où la parole d'une seule professeure permet la non validation d'une stagiaire...

Je pense qu'enseigner, devra un jour s'écrire "en saigner", parce que l'école est en train de devenir une souffrance pour beaucoup trop de professeurs, et beaucoup trop d'élèves...

Ou pas...