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mercredi 20 décembre 2017

Mon arbre

J'ai un très vieux souvenir. Je devais avoir quatre ou cinq ans. J'étais sur mon lit en train de m'habiller, ma mère m'aidait à enfiler mon pull à  col roulé. Je la questionnais sur Dieu.

- Mais maman? Dieu il est parfait?
- Oui.
- Mais, nous, on n'est pas parfait?
- Non. Nous ne sommes pas Dieu.
- Mais on peut être parfait?
- Non. Mais on peut essayer de faire du mieux qu'on peut.

Dans ma tête de petite fille naïve, je me jurais d'être parfaite pour être digne de Dieu. Cette pensée malheureuse, m'a sans doute insufflé ce manque de confiance en moi mais aussi cette rage de changer les injustices du monde.

Adolescente, je me rebellais contre ces adultes qui se résignaient en se disant "on ne changera pas le monde".
Même si je ne partageais pas ses actions, j'avais une certaine admiration pour José Bové qui, de sa place de citoyen, prenait les combats à bras le corps et n'hésitait pas à risquer la prison pour faire entendre son point de vue et bouger la société.

J'ai compris en vieillissant que je ne changerai pas le monde et que je ne serai jamais parfaite. Mais j'aimais cette phrase de Goldman dans "On ira": "On ne changera pas le monde, mais il ne nous changera pas". C'est une phrase que j'aime encore. Car non, je ne changerai pas le monde. Je ne pourrai pas empêcher l'esclavage moderne, cesser les violences faites aux femmes, aux enfants, réduire les injustices etc... Mais je suis, par cette phrase que m'a dite ma mère lorsque j'avais quatre ans, devenue une résistante. Je ne changerai pas le monde. Mais il ne changera pas la petite fille qui voulait changer les choses.

Parfois, je l'avoue, je me décourage. Parce que le monde n'est pas moi et faire bouger les lignes, des fois c'est long, impossible. Et puis des fois, vous êtes le Gaudi de votre combat. Vous posez les pierres, en priant pour qu'un jour ils aboutissent. Et peut être que vous ne verrez jamais le résultat.

Ce qui m'aide à ne pas abandonner: mes familles.

Bien sur je suis persuadée du bien fondé de la création d'une MAM ou d'une mini-crèche ayant pour projet pédagogique le mélange, la mixité, et le travail autour de l'acceptation du handicap, dès le début de la vie. Bien sur, je suis persuadée que si tu fais comprendre dès le départ aux enfants que l'autre n'est pas un handicapé mais un autre enfant comme lui, avec un chromosome en plus ou un bras en moins, mais un enfant avant tout.

Pourtant ce n'est pas ça qui me fait tenir. Ce ne sont ni mes certitudes, ni mes croyances, ni mes valeurs. 

Hier soir, je suis allée au concert de l' Amomalie. M, ses amis, sa famille. Et j'ai compris en les regardant, pleins d'amour, pourquoi je tiens, pourquoi je ne lâche pas ce projet.

Sur scène, je regardais ses familles... Et je pensais aux miennes. Les miennes qui m'ont permises, me permettent et me permettront d'être ce que je suis.

Il y a ma famille de sang bien sur. Mes grands-parents, mes parents... Avec leurs richesses et leurs valeurs. Ils m'ont fait. Ils m'ont construit, ils ont posé les bases. Ils sont les racines de mon arbre. Sans eux je ne suis rien. Ils m'ont permis d'être que je suis : la combattante que je suis devenue. Ils m'ont transmis mes valeurs inébranlables et le sens des engagements.

Je ne serai jamais devenue résistante sans ce père engagé politiquement, syndicalement et debout, dans la rue, encore à 80 ans. Sans cette mère, prof et proviseure de banlieue qui réinvente l'intégration et mènent des équipes sans compter ses heures mais en comptant ses élèves en voie de réussite. Sans ce grand-père, imprimeur, résistant, qui a risqué sa vie pour faire des faux papiers et passer des armes dans le maquis. Sans cette grand-mère, féministe qui s'ignorait, qui travaillait, élevait ses enfants pendant que son mari résistait, passait les armes dans son cageot à légumes. Sans ce grand-père, venu d'ailleurs, qui rêvait d'être prof, mais qui n'a pas pu, alors qui s'est intégré à la force du poignet, de l'intelligence  et des valeurs républicaines. Sans cette grand-mère, qui s'est relevée de tout, et qui m'a appris que rien n'est grave tant que ceux que tu aimes vont bien.

Il y a ma famille de cœur. Les amis, les proches.. Mais aussi, les deux folles qui au bout de 5 minutes d'exposition de projet, m'ont dit "je marche", en me connaissant à peine.   

Ceux-là, avec qui je n'ai pas grandi, mais que je reconnais comme les miens. Ceux qui m'ont fait grandir, changer, me questionner. Ceux qui sont toujours là, même quand je les énerve, même quand je fout le bordel, même quand je gueule, même quand je m'épuise,. Ceux qui croient en moi malgré tout et qui me connaissent tellement bien que quoi qu'il arrive, sans un mot, ils savent. Ils sont mon tronc, ceux qui me permettent de résister face aux cyclones, aux tempêtes, et qui les jours de soleil me donnent la sève pour faire pousser les fruits de ma résistance.

Et puis il y a ma famille de l'âme. On ne se connaît pas forcément. Mais un regard, un mot, un discours, une chanson... et je sais que nos âmes sont sœurs. Des célébrités... M, Ariane Mnouchkine, José Bové, Elisabeth Badinter, Goldman ... Bien sur.... mais aussi des inconnus... Cette caissière qui parle à chaque client en les écoutant réellement et qui trouve le bon mot pour égayer sa journée, cette maîtresse qui choisi un quartier difficile pour enseigner et y passe ses nuits pour trouver le truc qui va les faire  grandir, cette utilisatrice de ma boite à livre, qui après le boulot vient me déposer le dernier flow parce qu'elle a lu que c'était mon anniversaire et que je ne l'avais pas trouver. Ce couple qui créent et réinventent le quotidien de sa fille atteinte de trisomie... Et qui change le regard des gens avec intelligence alors que les difficultés et les découvertes de la société face à la trisomie de leur fille leur explosent en pleine tronche, cette lingère qui démontre que chacun a un rôle dans cette crèche de banlieue difficile et que chacun craint de voir partir à la retraite car elle est devenu un pilier de l'établissement.

Eux ils sont mes branches. Ceux qui me tournent vers le ciel.
Ils me disent "nous aussi on se bat pour élever le monde vers le meilleur".
Ils ouvrent des voies que je veux emprunter, et me font sentir moins seule dans mes inconsciences de résistante.

Je ne suis pas seule à y croire, il est donc possible que nous ayons raison.